Expression, identité, danse : tout savoir sur le voguing

Expression, identité, danse : tout savoir sur le voguing

Ces dernières années, le voguing gagne à nouveau en popularité. À la découverte de cette danse urbaine aux origines communautaires fortes !

Ce mardi soir, avec Vogue in Lille au FLOW, Centre Eurorégional des Cultures Urbaines de Lille, Maylisse Lopeze me transporte dans un univers fait de danse, d'identité de genre et de puissance féminine. Plongée dans le voguing, danse d'inspiration urbaine, directement issue des communautés gays et trans afros et latinos.

Voguing : aux origines de cette danse urbaine

↪ D'où vient le voguing ? Qui l'a créé ?

Pour la petite histoire, si le voguing tel qu'on le connait nous vient tout droit de Harlem (New York, États-Unis) et des 70's, on trouve les premières traces de bals noirs dans les années 20. Le voguing trouve ses racines dans ces premières ballrooms et prend de l'ampleur jusqu'à son succès dans les années 70 à 90, et à nouveau depuis les années 2010.

Danse d'inspiration urbaine, le voguing a ses codes stricts, sur un fond politique indéniable qu'il doit notamment à ses origines. Impossible d'évoquer cette danse sans se plonger dans la communauté LGBT+. Nous sommes en 1969, le 29 juin, et devant le Stonewall Inn -rare bar situé à Greenwich Village accueillant les personnes gays, lesbiennes et/ou trans- se prépare un tournant capital dans l'histoire des communautés LGBT+. Alors qu'on annonce un raid de la police, la population du bar choisit de se révolter, de revendiquer son droit à exister et à profiter des bars comme tout un chacun. Trois jours d'émeutes suivront cette soirée, et donneront naissance à la toute première marche des fiertés.

Le voguing tire ses racines de ces revendications et des souffrances encore endurées par les membres de la communauté LGBT+, mais également de leurs fiertés. On doit le voguing aux communautés drags, gays, trans (ndlr : personnes dont l'identité de genre diffère du genre attribué à la naissance), afros et latinos qui, face aux discriminations et à la précarité subies, choisissent d'exprimer leur féminité et les émotions (positives ou négatives) qui les submergent dans un enchainement de mouvements qui rappellent les poses des mannequins du magazine de mode Vogue.

Pourquoi ce magazine ? Tout simplement parce qu'à l'époque, il est érigé en véritable Bible de la féminité par la société. Qui plus est, un magazine se passe de main en main à moindre coût, et les communautés à l'origine du voguing ne croulent alors pas sous les richesses.

Expression, identité, danse : tout savoir sur le voguing

↪ Hommes, femmes : le voguing, c'est genré ?

La féminité tient une part importante dans le voguing, mais cela ne veut pas dire que cette danse se trouve réservée aux seules femmes. Chacun·e est libre d'y exprimer sa féminité.

Cette danse puise son histoire dans une culture gay et trans, noire et hispanique forte, et naît en réponse aux discriminations vécues par les membres directs de cette communauté. C’est pourquoi la vaste majorité des danseur·euses sont, encore aujourd’hui, issu·es de ces communautés avant tout.

Old Way, New Way, Vogue Fem : les évolutions du voguing

On trouve trois grands mouvements dans le voguing :

• Old way : c'est la toute première forme du voguing. Anciennement appelée "pop, dip & spin", l'Old Way, dans le voguing, se base sur la linéarité des mouvements, la précision des mouvements et la symétrie. Ce style est aujourd'hui vu comme un véritable socle de développement des versions New Way et Vogue Fem du voguing.
• New way : dans le New Way viennent s'inclurent des notions de contorsion et de souplesse. Les mouvements sont plus poussés, la maîtrise de ceux-ci est finement travaillée.
• Vogue Fem : la féminité tient un rôle tout particulier dans le Vogue Fem. L'apparence et les mouvements viennent exacerber l'expression de genre féminin du ou de la danseur·euse. Le Vogue Fem tire ses inspirations de nombreuses danses annexes, et connait deux styles : le style "dramatique", rapide avec des torsions impressionnantes, et le style dit "soft & cunt" qui met l'accent sur la grâce et la beauté des femmes via de lents mouvements travaillés et sensuels.

De Madonna à Todrick Hall en passant par Kiddy Smile et Rihanna : le cheminement musical du voguing

↪ Madonna

En 1990, Madonna donne un coup de projecteur supplémentaire au voguing, par son clip vidéo Vogue. Dans celui-ci, on retrouve quelques mouvements phares de cette danse. Dans les premières paroles de ce single, Madonna rend un hommage vibrant aux origines du voguing, à son histoire :

"You try everything you can to escape
The pain of life that you know
When all else fails and you long to be
Something better than you are today
I know a place where you can get away
It's called a dance floor
And here's what it's for, so
Come on, vogue
Let your body move to the music
"

Ou, en français :

"Tu essaies par tous les moyens d'échapper
à la douleur de la vie que tu connais
Quand tout le reste échoue et que tu veux être
une meilleure version de ce que tu es aujourd'hui
Je connais un endroit où tu peux t'échapper
C'est une piste de danse
Et voici à quoi elle sert, alors
Viens, vogue
Laisse ton corps bouger au rythme de la musique
"

↪ Beyoncé 

Même Queen B a trouvé l'inspiration de certains de ses clips vidéos et chansons dans la culture des ballrooms, en témoigne le clip de "Single Ladies" ou encore les paroles de "Formation", où on entend l'artiste chanter : "Slay... Or get eliminated" (en français : "Déchire tout... Ou sois éliminé·e"). Son dernier album, Renaissance, met un pied dans la culture ballroom en introduisant les talents de deux speakers iconic de la scène du voguing, le DJ et Icon Kevin JZ Prodigy et Icon Kevin Aviance.

↪ Kiddy Smile

À Paris, Kiddy Smile, DJ emblématique du mouvement et danseur, s'entoure bien souvent de danseur·euses de la discipline, et contribue à l'essor du voguing dans l'hexagone. Il décrit la communauté du voguing comme un "espace safe", dans lequel il peut exprimer l'entièreté de son identité.

↪ Rihanna 

Eh oui, pour celles et ceux qui l’ignoraient, Rihanna a ses entrées dans le monde du voguing, et fait partie de la House of Miyake-Mugler. Elle a d’ores et déjà réalisé un major ball avec comme sponsor : sa marque de cosmétiques, Fenty.

↪ Todrick Hall

Ok, là, j'avoue, c'est un choix personnel. C'est par lui que j'ai pu découvrir pour la toute première fois le voguing. Lors d'un après-midi cocooning, une amie me lance "tu connais Todrick Hall ?" Non, je ne connais pas l'artiste, mais ne demande qu'à parfaire ma (faible et douteuse) culture musicale. Elle tape quelques mots sur Youtube et m'ouvre les portes d'un univers fascinant : celui du clip "Nails, hair, hips, heels", de l'article Todrick Hall. Il y reprend les codes du voguing pendant près de 4:30min. Un véritable bonheur et un moyen tout simple de découvrir la discipline.

Cours de voguing : comment ça se passe ?

Je rentre dans le cours de Maylisse comme on pose le pied dans un lieu sacré. Entre les murs du FLOW à Lille, ce cours de voguing n'est pas que de la danse (mais il en a tous les bienfaits, rassurez-vous), c'est bien plus que ça.

↪ Maylisse et Vogue in Lille : le cours passion

Après l'échauffement, les participant·es se placent en cercle auprès de Maylisse. Cette dernière partage l'histoire du voguing et son vocabulaire pour les dernier·es arrivé·es au sein du groupe. Comme on remet un héritage familial, Maylisse partage ses connaissances en toute bienveillance, explique les codes et les règles de cette famille de substitution.

Place ensuite à la danse ! Les participant·es passent tour à tour et revoient leurs mouvements, sous l'œil attentif de Maylisse, qui glisse çà et là ses conseils avisés et prend rapidement le rôle de speaker. Dans les ballrooms, les speakers et DJs tiennent d'ailleurs un rôle central, puisqu'ils et elles viennent rythmer les performances des danseur·euses de leur voix. "Slay", "yas", et autres "Schwam" ponctuent ainsi le passage des artistes de la discipline.

Passages runway, hands, dip & drops et floor work me permettent de découvrir le voguing, et d'en apprécier les multiples facettes. Je crois que ce qui me marque davantage encore, c'est le self-love qui se dégage des personnes présentes à ce cours, et de Maylisse plus encore. Admirer leur capacité à se dévoiler, apprécier les capacités de leur corps, dramatiser des postures, accentuer des cambrures et user de leurs compétences pour séduire un potentiel jury me laisse... Bouche bée, tout simplement.

Il y a décidément quelque chose de spécial dans cette danse.

Expression, identité, danse : tout savoir sur le voguing

↪ Gainage, souplesse et force : le voguing, c'est du sport !

Pour qui n'a jamais posé le pied dans un cours de voguing, il peut être difficile de s'imaginer le caractère sportif de cette discipline. Pourtant, à la fin du cours donné par Maylisse, l'état des danseur·euses ne laisse que peu de doute sur la question : respiration saccadée, fronts et décolletés perlés de transpiration… Autant de preuves d'un effort important.

Ce n'est pas franchement étonnant, puisque les mouvements et l'effort demandé dans le voguing font appel à un gainage presque constant, à une souplesse travaillée et à une force musculaire un minimum développée.

Identités, catégories, éléments, houses... : petit lexique du voguing

Voici quelques mots de vocabulaire fort utiles pour mieux comprendre l'univers du voguing, ainsi que ses codes et pratiques.

↪ L'univers du voguing

Le voguing ou vogue : c'est le nom de la danse en question. Il vient tout droit du magazine de mode Vogue, perçu à l'époque comme un symbole de féminité via ses mannequins, leurs tenues et leurs poses.
Les ballrooms : "salles de bal" en français, c'est le lieu où prennent place les compétitions et rencontres du voguing.
Kiki scenes/kiki balls et major scenes/major balls : créés à destination des plus jeunes voguers et vogueuses, les kiki scenes et kiki balls sont réputés plus accessibles et moins compétitifs que les major balls, réalisées en major scene, adressés aux performeur·euses plus experimenté·es.
Les houses et leur mother, father et kids : comme une sorte de clan, les houses sont les familles de substitution choisies par les danseur·euses qui les composent. Les houses ont des chef·fes de maison, appelées mother et/ou father. Les kids de ce foyer reçoivent de leur mother et/ou father tout le savoir et l'accompagnement nécessaire à leur évolution dans le monde du voguing. Les différentes houses s'affrontent ensuite lors des balls. Parmi les houses les plus connues à travers le monde, vous trouverez donc la House of Icon, House of LaBeija ou encore, côté voguing en France, la House of Ninja, dirigée par Mother Lasseindra Ninja.
Les Tens : note attribuée par le jury des balls, au moyen de leurs dix doigts.
Les LSS, pour “Legends, Statements and Stars” : cérémonie d'ouverture des balls, où les participant·es sont présenté·es selon leur ancienneté dans la discipline. Les Legends sont reconnu·es pour leur ancienneté dans le milieu du voguing, les Statements doivent quant à elles et eux avoir marqué leur catégorie et gagné des balls tout en étant impliqué·es dans la scène. Enfin, les Stars doivent avoir gagné un minimum de major balls.
Les 007 : ce sont les danseur·euses sans house attitrée.

Expression, identité, danse : tout savoir sur le voguing
Expression, identité, danse : tout savoir sur le voguing

Mother, father, kids : la famille du voguing

Dans les années 70 (et encore aujourd'hui), la transphobie couplée au racisme pousse les communautés concernées à se forger leur propre famille. Mother, Father et leurs Kids forment donc une structure, manquant aux membres qui composent cette famille choisie. 

↪ Catégories des balls 

• Performance : prestation dansée, délivrée par les participant·es.
• Fashion : le jugement porte sur les vêtements, bien souvent cousus à la main, des participant·es.
• Runway : comme dans un défilé de mode et de haute-couture, les participant·es arpentent la scène et posent dans un style tiré du mannequinat et des magazines de mode.
• Realness : capacité pour le ou la participant·e à se fondre dans la norme cisgenre hétérosexuelle.
• Body&Sex : catégories dont la notation se base sur le physique du ou de la participant·e.
• Open To All, ou OTA : catégorie ouverte à tou·tes.

↪ Mouvements et poses : les 5 éléments du voguing

• Les hands : bras, mains et poignets sont sollicités pour réaliser des mouvements spécifiques. Les hands servent à raconter une histoire et exprimer des émotions.
• Le floor : enchainement de mouvements réalisés au sol. Ils trouvent la même origine que le floor work en pole dance.
• Le catwalk : les participant·es arpentent la scène à la manière des mannequins en accentuant les mouvements de hanches. Résultat : le roulement de hanches rappelle la démarche élégante des félins.
• Le duckwalk : pas inspiré de la démarche des canards, le roulement de hanches est le même que pour le catwalk. Petit twist non négligeable : cette démarche est réalisée presque accroupi·e, rendant le déplacement plus difficile, et le gainage, nécessaire.
• Le spin & dip : c'est le fait de réaliser une rotation avant de tomber au sol sur le dos, en relevant la poitrine, une jambe pliée, une jambe tendue et relevée. Le spin & dip marque la fin de l’histoire racontée par le ou la danseur·euse.

Tous ces éléments permettent aux danseur·euses d’effectuer leur freestyle en mode “question-réponse” face à leurs adversaires : un·e danseur·euse effectue une première série de pas et poses, et un·e deuxième lui répond par un nouvel enchainement de mouvements, jusqu’à l’élimination de l’un·e d’entre eux ou elles.

↪ "Réputations"

Dans le voguing, la hiérarchie tient une place importante. Pour gravir les échelons de la discipline, vous devrez vous confronter à d'autres membres de la communauté lors de ballrooms, et -peut être- marquer l'histoire du voguing. Les différents titres accompagnent le nom de scène du ou de la danseur·euse. On parle donc de :

• Virgin : si c'est votre toute première fois dans l'une des catégories du voguing, vous serez alors qualifié·e de "Virgin".
• Ruler : si vous avez remporté plusieurs prix dans la même catégorie, vous êtes alors un·e "Ruler".
• Legend : là, ça devient du sérieux. Pour gagner ce titre, il vous faudra faire preuve de patience et de persévérance dans votre pratique : seul·es les danseur·euses connu·es de toute la communauté des ballrooms et dont le talent ne fait plus un doute pourront prétendre à ce titre.
• Icon : un cran au-dessus des Legends, les Icons ont véritablement marqué l'histoire de la discipline par leur talent et leur implication dans la culture des ballrooms. Ce titre se gagne par le temps et la réputation que l’on peut acquérir dans les catégories de la scène du voguing.

Expression, identité, danse : tout savoir sur le voguing
Expression, identité, danse : tout savoir sur le voguing

Des "icons" à découvrir

Si vous souhaitez découvrir les performances d’icons du voguing, en voici quelques-unes : Icon Crystal LaBeija, Icon Leiomy Maldonado, de la House of Mugler, Icon Kristina ou Kristina Vega, ou encore Icon Sinia Alaia.

↪ Lexique des identités

• Female Figure et Male Figure : les Female Figures regroupent les femmes cis, trans, mais également les drags. Les Male Figures regroupent les butch queens, les transmen, et les twisters (homme d’allure hétéro arrivant à varier sa masculinité et sa féminité dans une catégorie précise).
• Drag Mother : une personne drag tenant le rôle de mentor pour sa drag house.

Des identités, il en existe bien des formes, que l'on ne saurait toutes citer ici. Vous trouverez également, par exemple, les Femme Queens, les Butchs ou encore les Butch Queens.

En somme, ce mardi soir au FLOW, je n'ai pas assisté à un cours de danse, mais à un partage collectif de puissances individuelles. Dans le voguing, chacun.e se découvre, se dévoile, expérimente et partage. On en ressort différent·e, pour le meilleur. Merci à Maylisse et aux membres de son cours pour leur accueil ! 

Expression, identité, danse : tout savoir sur le voguing

Val

Journaliste - rédactrice web

Journaliste société, passionnée de réseaux sociaux (la Twitter fever, tu connais) et de sport. À mes heures perdues, on me retrouve sur une barre de pole dance ou sous la barre de hip thrust, ça dépend des jours.

Aller à...

Tonifier le corps et la confiance en soi grâce au floor work

Tonifier le corps et la confiance en soi grâce au floor work

La pole dance ne se résume pas aux enchaînements sur barre, mais se complète d’un travail au sol : c’est le floor work et le basework !
Béatrice Barbusse : parcours d’une féministe en milieu sportif

Béatrice Barbusse : l'engagement égalitaire en milieu sportif

Sociologue et vice-présidente déléguée de la Fédération française de handball, Béatrice Barbusse répond à nos questions !
Aux poids libres, les femmes prennent le pouvoir

Aux poids libres, les femmes prennent le pouvoir

Vous questionnez votre légitimité à vous trouver en ce sacro-saint lieu du biceps développé et du dos dessiné ? Et si vous repreniez le pouvoir ?
Selfie sportif : pur narcissisme ou levier du body positivisme ?

Selfie sportif : pur narcissisme ou levier du body positivisme ?

Pour immortaliser les efforts fournis ou propager sa motivation sur les réseaux sociaux, le selfie sportif revêt de nombreuses fonctions !