Technologie et handisport : vers la fin du handicap ?

La perspective est plutôt réjouissante. Mais il faudra d’abord franchir un obstacle : rendre plus accessibles ces technologies qui amenuisent les handicaps et hybrides nos corps.

Technologie et handisport : vers la fin du handicap ?

Intense course technologique, amplification des performances, dopage technologique, redéfinition du handicap... Se dirige-t-on vraiment vers une démocratisation des technologies de handisport ?

On dit qu’une image vaut mille mots, alors commençons par une image. Prenons par exemple celle de l’athlète néerlandaise Fleur Jong, lors des jeux de Tokyo en 2021. Une image (animée, on a un peu triché) qui dit tout du chemin parcouru par le handisport en quelques décennies : on y voit une jeune femme de 26 ans, amputée des deux jambes sous les genoux, courir à toute vitesse pour, d’un coup de jambe artificielle, s’envoler et défier la gravité sur de longs mètres (6,16 très exactement), record du monde à la clef. A Tokyo, au saut en longueur féminin T64, Fleur Jong a sauté comme jamais nous ne sauterons.

Netherlands' Fleur Jong Wins Womens T64 Long Jump Finals | Athletics | Tokyo 2020 Paralympic Games

Longtemps, les prothèses de jambe furent composées de bois, de mousse et de cuivre. L’ensemble créait un équipement lourd et peu maniable. Et puis vint le titane, et les travaux avant-gardistes de l’ingénieur américain Van Phillips.

Une intense course technologique

Cette performance est d’abord celle d’une athlète ultra douée, bien sûr ; mais elle est aussi celle d’une technologie. En l’occurrence, des prothèses de jambes très perfectionnées.
Depuis son émergence, au lendemain de la seconde guerre mondiale, le mouvement handisport n’a en effet jamais cessé de faire dialoguer sport et technique. Au point de nourrir une course technologique dont on voit aujourd’hui les prouesses sur les pistes du monde entier. L’exemple des prothèses est sans doute le plus impressionnant. Longtemps, les prothèses de jambe furent composées de bois, de mousse et de cuivre. L’ensemble créait un équipement lourd et peu maniable. Et puis vint le titane, et les travaux avant-gardistes de l’ingénieur américain Van Phillips.
C’est lui qui, dans les années 1980, inventa celle qui deviendra la grande star des épreuves paralympiques contemporaines : la fameuse Flex-Foot, avec sa lame en fibre de carbone et sa forme en L. Inspirée de la patte arrière d’un guépard, la prothèse révolutionnaire va rapidement faire l’unanimité chez les sportifs. Elle permet de remplacer plusieurs parties du corps : mollet, talon, plante et pointe des pieds.

Un exemple parmi d’autres... Car sous l’impulsion des athlètes eux-mêmes, les progrès technologiques ont changé la face du handisport dans son ensemble, a fortiori au haut niveau. On pense, bien sûr, aux fauteuils. Il y a encore quelques décennies, ces derniers, fabriqués en acier, pouvaient peser jusqu’à 30 kilos… De véritables chars d’assaut comparés aux modèles de 2022 ! Certains, aujourd’hui, n’excèdent pas les 5 ou 6 kilos, à l’instar de ceux utilisés dans le basket. Les modèles se perfectionnent pour s’adapter aux disciplines, comme dans le tennis, où certains champions, comme le Français Stéphane Houdet, ont eux-mêmes mis au point leur équipement.

Citons, aussi, l’apparition il y a une vingtaine d’années des genoux mécaniques, qui permettent d’amortir les flexions et les extensions lors des courses. Ou encore l’impression 3D de prothèses sur mesure, les gants facilitant la prise en main des accessoires sportifs, ou même, plus récemment, les bonnets de bain qui alertent les nageurs déficients visuels de l’approche du bord du bassin directement grâce à un système de vibrations.

amplification des performances

Le résultat de ces bonds technologiques est sans ambiguïté : les performances s’améliorent à vitesse grand V. L’amélioration rapide des équipements a permis de repousser, ces 15 dernières années, les limites dans de nombreux handisports. Un simple coup d’œil au nombre de records du monde battus à chaque édition des Jeux paralympiques suffit à mesurer le phénomène : plus de 300 records du monde améliorés à Athènes en 2004, 279 à Pékin (2008), 251 à Londres (2012), 250 à Rio (2016)… !

À Tokyo, en 2021, 182 records du monde sont tombés aux Jeux Paralympiques, contre seulement une vingtaine côté Jeux Olympiques.
Fleur Jong n’est donc pas la seule à réaliser des merveilles… Les champions du handisport multiplient les perfs. Au point de tutoyer leurs homologues valides. En 2021, lors des championnats d’Europe de Bydgoszcz en Pologne (catégorie T64), l’Allemand Markus Rehm, amputé de la jambe droite, a sauté 8,62 m à la longueur. Soit plus que la meilleure performance mondiale de l’année… chez les valides, attribuée au grec et champion olympique Miltiádis Tedóglou en 8,60 m « seulement ».

dopage technologique ?

Et si, un jour, les athlètes paralympiques se mettaient à battre les records des athlètes olympiques ?
Et si, forts de leurs prothèses, ces nouveaux sportifs « augmentés » annulaient finalement leur handicap d’origine pour prendre le dessus sur le commun des mortels ?
Nous n’en sommes pas encore tout à fait là mais, déjà, le sport de haut niveau bruisse de ces passionnantes et épineuses questions. Car, à l’image du sauteur Markus Rehm, les écarts de performances risquent bien, dans certaines disciplines, de se réduire à peau de chagrin dans un futur proche.

Le débat n’est d’ailleurs pas si nouveau. Souvenez-vous : dès 2007, certains se sont demandé si les lames en titane du coureur sud-africain Oscar Pistorius ne relevaient pas du dopage technologique.
Était-il avantagé par rapport à un athlète valide ? Autrement dit, l’athlète bénéficiait-il indirectement… de son handicap ?
Preuve que personne n’a vraiment trouvé la réponse, Pistorius deviendra le tout premier athlète amputé à participer à un championnat du monde pour valides. Un défi et un événement encore impensable quelques années auparavant ! En 2012, il devient même le premier athlète amputé à se qualifier aux épreuves d'athlétisme pour les Jeux olympiques. S’il terminera finalement dernier de sa demi-finale du 400 m, que se serait-il passé s’il avait emporté l’or ?

Redéfinition du handicap

Ces considérations de dopage technologique et d’équité entre sportifs, on l’imagine, concernent surtout le sport de haut niveau, où la performance est reine. Or le handisport, fort heureusement, ne se résume pas aux Jeux ou aux Mondiaux, aux records ou aux médailles d’or. Il se vit aussi, tous les jours, dans nos clubs, nos associations et sur nos terrains du quotidien.
Dès lors, le soutien technologique aux sportifs, loin de créer de complexes débats éthiques, vient plutôt offrir la possibilité de redéfinir, en profondeur, la notion de handicap. Concrètement, la question est la suivante : une fois le handicap techniquement comblé par un équipement performant… existe-t-il encore ?

La réponse demeure ouverte, mais une chose est sûre : grâce au handisport, une nouvelle conception du corps émerge. Pour certains chercheurs, ce serait ainsi la fin d’une vision strictement binaire : corps handicapé / corps valide. Ainsi, dans leur ouvrage Vers la fin du handicap ? - Pratiques sportives, nouveaux enjeux, nouveaux territoires, les spécialistes Joël Gaillard et Bernard Andrieu parlent de l’émergence d’un « corps hybride » : « Le concept d’hybride ne se réfère plus au monstre, à l’handicapé, à l’infirme car il intègre le fauteuil, la greffe ou la technologie dans le fonctionnement même du corps. » De quoi effacer la distinction (et donc les discriminations) faites entre personnes handicapées et personnes dites valides : nous aurions tous, certes à des degrés variables, des corps hybridés.

Démocratisation des technologies de handisport

La perspective est plutôt réjouissante. Mais il faudra d’abord franchir un obstacle : rendre plus accessibles ces technologies qui amenuisent les handicaps et hybrides nos corps. En effet, les prothèses et équipements les plus performants, de par leur coût élevé, demeurent aujourd’hui le privilège des élites sportives. Le marché est de niche, peu accessible au grand public. Des prothèses peuvent ainsi coûter jusqu’à 12 000 euros ; un fauteuil de sport jusqu’à 6 000 euros. Or les candidats au handisport ne manquent pas. On compte près de 12 millions de personnes en situation de handicap en France. Parmi elles, citons les quelque 150 000 personnes amputées, les 207 000 personnes aveugles, et les 400 000 personnes (environ) en fauteuil. Au boulot, donc : le chemin vers le handisport pour tous ne fait que commencer !

Technologie et handisport : vers la fin du handicap ?

benjamin

Badminton (en double, c'est plus rigolo) le mardi et brasse coulée le samedi, telle est ma petite routine. Entrecoupée de longues marches en ville et de vélo à la campagne.

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