Le skate féminin, enfin !

Le skateboard est à leurs pieds, pour le meilleur et pour l’avenir.

Le skate féminin, enfin !

Les femmes montent sur les planches pour se déplacer, s’entourer, s’oublier, se faire peur, se réjouir et servir un sentiment de liberté qu’elles empoignent à l’égal des hommes.
Pourtant, les skateuses doivent toujours se jouer de certaines résistances pour pratiquer sans retenue et ainsi contribuer à ce que le « girl power » circule comme sur des roulettes.

Avec un détachement qui ne laisse aucune chance aux regards condescendants ou aux remarques complaisantes, elles circulent en skateboard dans les rues du Bronx à New York. Le sweat à capuche ou le t-shirt bariolé s’éventent entre les immeubles, elles exécutent quelques tricks ici et là avant de s’installer à l’ombre d’une voie rapide, dans un skatepark où leurs rires résonnent fort.

Le skate féminin, enfin !

La conquête de l’espace (et la naissance du skateboard)

Ce collectif exclusivement féminin et activiste a été créé par Arianna Gil, skateuse depuis ses 14 ans et engagée pour la cause féminine dans le milieu du skateboard. Jeunes femmes latinos, afros, blanches ou indigènes, elles veulent que les filles occupent l’espace dans les skateparks et dans la rue en général.
Parce que l’histoire du skate, jusqu’à récemment, a été écrite par les hommes. Dans les années 1950, les surfeurs d’Hawaï et de Californie ont l’idée de retrouver la sensation de glisse provenant des vagues dans les rues de Los Angeles grâce à une planche à roulettes. Le skateboard est né. Les marches, les rampes, les pentes, les parkings, les trottoirs, les bancs deviennent des modules praticables pour s’exercer et créer. Les lieux publics se transforment alors en terrain de jeu.

L’image de rebelle des skateurs parcourant l’espace public sans foi ni loi se construit à l’opposé des oripeaux de la féminité caricaturée depuis toujours comme figure de douceur et de respect. Bien loin donc de la pratique agressive et transgressive du skateboard. Cette contre-culture du skate a donc toujours été associée à la masculinité et ce faisant, elle a produit des mécanismes d’exclusion dont les femmes se libèrent seulement aujourd’hui.

Dans un entretien à Vogue concernant le sentiment d’exclusion que peuvent encore ressentir les femmes sur les spots de pratique, Arianna Gil dit : « ce serait vraiment fort d’avoir une journée par semaine où seules les filles ont accès au skatepark, simplement pour que nous puissions ressentir durant une journée ce que les mecs vivent habituellement. »

L’idée n’est pas de confronter les mecs et les filles mais bien de donner à chacun·e la possibilité de ressentir ce que vit l’autre sexe. Et de sensibiliser sur le fait que les skateparks sont encore très majoritairement arpentés par les hommes, ce qui peut largement constituer un blocage pour se lancer. Que l’on soit homme ou femme, il n’est jamais facile de partir avec sa planche à la conquête du bowl ou de la fun box.
Mais pour les femmes, si le lieu de pratique porte en lui une masculinité ultra- dominante, c’est peut-être encore un peu plus difficile.

Elles sont souveraines et font partie d’un crew nommé « Brujas », « les sorcières » en espagnol.

Skate Like a Girl : pour faciliter l'accès aux skateparks

Les Brujas interrogent pour mieux déconstruire ce sentiment d’exclusion et les pratiques qui y sont associées. Elles sensibilisent les jeunes générations en
transmettant des outils critiques de réflexion sur la culture dominante. Elles organisent aussi des soirées, développent leur marque de vêtement, rassemblent
autour de repas joyeux. Avec toujours, non loin, un fidèle outil d’émancipation : le skateboard.

De l’autre côté des États-Unis, l’organisation « Skate Like a Girl » fondée en 2000 par des étudiants de l’Evergreen State College dans l’État de Washington, œuvre
dès ses débuts pour faciliter l’accès aux skateparks au public féminin. Leur objectif premier était de créer un espace pour les femmes dans lequel elles pouvaient
commencer à rider sans jugement ni pression.
En contribuant à augmenter la représentation des femmes dans les skateparks, « Skate Like a Girl » entend lutter contre l’injustice sociale et offre la possibilité aux femmes de gagner en assurance et en plaisir dès qu’elles actionnent les roulettes.
L’organisation, désormais active dans plus de vingt grandes villes américaines avec plus de 10 000 pratiquant·e·s ouvre désormais ses ateliers, cours et événements à toute personne désirant faire du skate peu importe son âge ou son genre.
Kim Woozy, l’une des protagonistes du projet, productrice de Quit Your Day Job, premier long métrage de skate entièrement féminin, affirme dans le City on Hill
Press que « le skateboard est un moyen de bâtir des communautés inclusives. Nous existons pour offrir un espace de pratique au plus grand nombre et un sentiment d’appartenance à quelque chose […]. Notre but est de mettre fin à “Skate Like a Girl”. Dans le monde que nous essayons de bâtir, tous les publics seront les bienvenus sur les espaces de pratique de skateboard, on y rencontrera tous types d’individus. En attendant, nous continuons de travailler à instaurer une équité, pour atteindre, un jour, l’égalité. »

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Girls Skate India : pour inciter les indiennes à s'émanciper du poids des traditions

Et le présent est encourageant. En Inde, le projet « Girls Skate India » créé par Atita Verghese incite les Indiennes à rejoindre la communauté des skateuses et
s’émanciper du poids des traditions à leur égard. L’Inde rurale constitue d’ailleurs le décor d’une nouvelle série Netflix, Skater Girl, centrée sur l’émancipation de jeunes filles à travers le skate.
Au Cambodge, en Afrique du Sud et en Afghanistan, c’est l’ONG Skateistan qui invite les jeunes filles et garçons à faire du skate pour s’affranchir des contraintes
parfois imposées par la société et leur entourage.
Dans un autre contexte, au Canada, Stephanie Battieste élargit le spectre d’accompagnement avec la « Babes Brigade » qui propose des cours de skate pour les filles débutantes jusqu’à la constitution d’une équipe taillée pour les compétitions ayant leur propre marque.
Et la liste s’allonge d’année en année. De fait, partout dans le monde, des femmes prennent la planche à bras-le-corps pour vibrer, être dans le moment présent, et
affirmer leur liberté.

Les skateparks sont encore très majoritairement arpentés par les hommes, ce qui peut largement constituer un blocage pour se lancer.

Et en france ? le skate, aussi, pour casser les stéréotypes

En France aussi, les femmes s’adonnent de plus en plus aux sensations addictives du skateboard. Hannelaure Le Gloannec, ambassadrice et monitrice de la marque DECATHLON Skateboarding s’en réjouit et invite les intéressées à ne pas hésiter à se lancer. « Ça peut être perçu comme dur de se lancer dans ce sport, par peur d’être jugée. Mais une fois qu’on y va on se rend compte que les skaters sont bienveillants et souvent contents de voir des femmes s’y mettre ! Il y a beaucoup d’entraide, d’encouragements, de félicitations. Et puis le skate casse les stéréotypes, il permet aux femmes de s’assumer, de montrer que nous ne sommes pas des petits êtres fragiles ! On peut s’habiller comme on veut, rider comme on veut, c’est bon pour la confiance en soi et c’est un super moyen de lâcher prise avec le quotidien ! »

Parce que le skate est un monde en soi, une forme de sociabilité, une façon de passer du temps avec les autres, une manière de prendre possession de l’espace
public, les femmes n’ont aucune raison de s’en priver. Qu’elles fassent du street, de la rampe, du freeride, du surfskate, du cruiser ou du longboard, l'important est de prendre du plaisir dans sa pratique. Et le mouvement en cours se caractérise par des femmes qui rident dans un esprit de sororité sans pression, sans démonstration, ni compétition, avec le plaisir et le partage pour étendards.

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En témoigne le succès de la communauté des GRLSWIRL, créée en 2018 par neuf skateuses de Los Angeles qui encouragent les femmes à monter sur les planches de skate avec force enthousiasme et détermination. Leurs 160 000 abonné·e·s sur Instagram indiquent à quel point le monde du skate est en train de changer. Les femmes veulent goûter à l’audace, la satisfaction, le sentiment de puissance que procure le skate.

« Nous ne voulons pas uniquement qu’il y ait plus de skateuses mais nous souhaitons qu’elles se sentent capables de faire face à leurs peurs, de marquer un changement et de se sentir plus fortes dans leur vie » annoncent-elles sur leur site.

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films, séries... Une culture skate à diffuser

La gent féminine s’approprie ces outils de liberté et marque de son empreinte ces sports en les interprétant à leur manière. Le temps des filles qui regardent les mecs rider est révolu et c’est toute la culture skate qui s’en trouve enrichie. La série Betty témoigne de cette nouvelle page qui s’écrit. Spin-off du film Skate Kitchen (2018), la série montre un groupe de filles en skate qui s’émancipent et s’éclatent dans une culture encore très largement masculine.

Les médias, les marques, jouent un rôle essentiel dans ce changement. La réalisatrice Lisa Whitaker, créatrice du premier site Internet dédié au skate féminin www.girlsskatenetwork.com (2003), fondatrice de la marque Meow Skateboards (2012), a énormément contribué à la promotion du skate féminin.
Ses vidéos, sa marque et ses réseaux ont changé la vie de nombreuses femmes dans le monde.

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et les réseaux sociaux ?

En filmant et en diffusant les vidéos des skateuses comme Vanessa Torres ou Amy Caron, de nombreuses filles se sont mises à faire du skate. Et lorsque
SoloSkateMag l’interroge sur ce qui aujourd’hui contribue le plus à la croissance du skate au féminin, elle répond que ce sont les réseaux sociaux.
« Les filles peuvent créer leur propre contenu et le diffuser facilement partout dans le monde sans aucun intermédiaire. Il y a un grand nombre de filles qui skatent et qui n’ont pas un top niveau, pourtant ce qu’elles font inspire les autres. Les réseaux sociaux ont ouvert les portes à toutes les pratiques du skateboard. »

L’essor du skate féminin par-delà les obstacles

La culture du skate féminin se déploie dans les réseaux sociaux mais rencontre encore des résistances dans certaines mentalités. Sophie Berthollet, co-fondatrice de l’association Realaxe qui œuvre pour le skate féminin, le constate :

« Aujourd’hui encore, il y a des filles qui n’ont pas accès au sport parce que dans leur famille, les filles ne font pas de sport. Elles sont bridées et se retrouvent face à des murs alors qu’elles veulent monter sur une planche. Certaines barrières familiales et culturelles sont à casser. »
Des parents sont encore récalcitrants à l’idée de voir leur fille rider. « Il faut les informer et les sensibiliser, souligne Hannelaure Le Gloannec, puisqu’ils voient
souvent ce sport comme trop dangereux pour les filles, à cause des chutes… on peut tomber juste en marchant, non ? Et on n’interdit pas pour autant aux jeunes
filles de marcher, on leur apprend à faire attention. En skate c’est pareil, on s’équipe de protection et on apprend les règles de circulation. »
Ces résistances n’empêchent pas l’essor du skate féminin aux quatre coins de la planète. Comme l’immense majorité des garçons, les filles rident pour les
sensations, pour partager des bons moments, pour se vider la tête, se faire du bien, se déplacer, pour tenter des nouvelles figures et franchir des barrières
psychologiques. Mais c’est aussi la reconnaissance d’un sport féminin qui est en jeu, skater est exigeant pour le corps et l’esprit, et comme dans tous sports, il faut s’entraîner pour s’améliorer.

Avec l’entrée du skate aux jeux, c’est la légitimité du skate en tant que sport qui va y gagner mais c’est aussi une belle occasion de populariser sa pratique féminine et de renforcer sa parité.
« Jusqu’à récemment, pour la même compétition, les femmes gagnaient moins que les hommes, précise Sophie Berthollet. Dans les dernières compétitions ce problème a été rééquilibré, les prize money de la Street League Skateboarding sont désormais égaux. Comme il y a peu de filles qui participent, gagner autant que les hommes peut paraître injuste puisqu’il y a moins de concurrentes. Mais tout cela va s’équilibrer avec le temps car cela attire. Et on le voit bien, le niveau de compétition des filles est en train d’exploser, elles commencent très tôt, il y a plein de nanas super jeunes qui ont un niveau de folie. »

Le classement de l’épreuve « Street » des derniers événements de Tokyo en juillet 2021 est en cela évocateur. La Japonaise Momiji Nishiya, 13 ans, remporte une médaille d'or devant la Brésilienne Rayssa Leal, 13 ans également, et sa compatriote japonaise Funa Nakayama, 16 ans. Un indice, parmi beaucoup d’autres, que le skate féminin a bel et bien de l’avenir.

Le skate féminin, enfin !

julien

Un peu sauvage, aime parcourir monts et vallées à biclou, la popote dans la sacoche, la boussole tous azimuts

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