L’après-carrière sportive : entre retraites et reconversions

L’après-carrière sportive : entre retraites et reconversions

Comment ça se passe la fin de carrière sportive chez les athlètes de haut niveau ? Réponse avec une et un ancien·ne champion.

Partir à la retraite, c’est toujours un moment important dans la vie de chacun et chacune quelles qu’en soient les conditions. Quand on est sportif·ves de haut niveau, cette étape peut s’imposer parfois brutalement. Alors pour découvrir comment ça se passe chez ces professionnel·les du sport et comprendre comment ils et elles vivent ce moment transitoire, je suis allée à la rencontre d’un et d’une ancien·ne champion·ne : Sandrine Goberville et Dimitri Gomes Tavares. 

Avant toute chose, petite mise au point sur la situation. Parlons porte-monnaie. Contrairement aux idées reçues, aujourd’hui, en France, des milliers de sportif·ves français·es à la retraite ne “bénéficient pas d’un capital économique supérieur à la moyenne des Françaises et des Français” : c’est en tout cas ce que partageait la Fondation Jean Jaurès dans l’un de ses articles en février 2023.  On y lit également également qu’en plus, “elles et ils connaissent le plus souvent des courtes carrières (...) qui dépassent rarement les 10 ans, et qui ne se font quasiment jamais sous le régime du salariat”, empêchant les sportif·ves de cotiser pour leur retraite.
Depuis 2012, l’État français offre tout de même aux sporti·ves la possibilité de cotiser à leur place, à condition qu’ils et elles fassent partie  d’une liste éditée par le ministère des Sports. Un précieux sésame  qui concerne seulement 500 sportif·ves pour une durée de 16 trimestres uniquement. Par ailleurs, en 2015, toujours selon la Fondation Jean Jaurès, le rapport du secrétaire d’État aux sports, Thierry Braillard, annonçait que “4 sportifs de haut niveau sur 10 gagnaient moins de 500 euros par mois”.  

Des situations économiques difficiles qui ne sont pas sans incidence sur le quotidien et la santé mentale de ces ancien·nes athlètes de haut niveau. La Fondation cite à ce propos un rapport édité par le principal syndicat des footballeurs en Angleterre, Xpro, et selon ce document, “40% des joueurs sont ruinés cinq ans après la fin de leur carrière sportive, 33% d’entre eux divorcent dans l’année qui suit la fin de la carrière et 38% d’entre eux sombrent dans la dépression”.
Si bien sûr, ce constat ne concerne pas l’ensemble des athlètes, on comprend très vite que la fin de carrière sportive est loin d’être un moment évident.
Pour que celle-ci soit vécue au mieux, une certaine préparation aussi bien sur le plan économique que psychologique est nécessaire. Des points pas toujours très bien appréhendés, c’est en tout cas ce que me partage Sandrine Goberville.

“On m’a dit que j’avais fait mon temps, qu’il fallait que ça s’arrête”

Sandrine Goberville à 38 ans. Ex-sportive de haut niveau en tir au pistolet, elle a fait 20 ans d’Équipe de France. Pour elle, “le tir sportif est une histoire de famille”. Son père pratique le tir à la carabine, sa mère au pistolet. “À peine née”, elle connaissait déjà les pas de tir… Vers 16 ans, lors d’un stage sur un inter-régional, elle constate que “son niveau est assez élevé par rapport au reste du groupe”. Sandrine vise juste. Très rapidement, elle est appelée par l'entraîneur Junior de l’Équipe de France. Après “un stage test et quelques petits matchs”, l’aventure commence pour elle.

À ce moment-là, Sandrine Goberville ne sait pas trop ce qu’elle veut faire de sa vie. À propos du tir, elle me dit : “honnêtement, je voyais au jour le jour en faisant confiance à mon père. Il a toujours géré mes entraînements et ceux de ma sœur”. Mais “au début, pas de plan sur la comète !” Sa soeur, Céline Goberville quant à elle, a depuis remporté le titre de vice-championne olympique au pistolet 10 mètres lors des JO de Londres en 2012. Elle décrochera également le titre de double championne d’Europe dans cette même épreuve.

À l’âge de 20 ans, Sandrine Goberville part au CREPS de Talence au Pôle France pour poursuivre ses études et tirer. Prudente , elle passe un  BTS pour préparer l’après. Après 3 ans de Pôle France, Sandrine dit avoir “sa dose” : “n’avoir que le tir en tête, c’était beaucoup de pression” pour elle. Elle comprend que le tir ne la fera pas vivre et qu’elle doit “trouver une solution pour pouvoir allier vie professionnelle et vie sportive pour son équilibre”. Elle signe alors son premier contrat de travail pour la région Picardie. Une manière aussi pour elle d’anticiper et de garantir son après-carrière : “je savais très bien que dans le tir on ne pouvait pas être professionnelle à vie et j’avais besoin d’une sécurité financière”.

Lucide, Sandrine Goberville reconnaît “avoir vu son niveau stagner, notamment pendant la période Covid”. “Mais j’avais quand même des projets jusqu’à 2024, j’avais prévu de faire un bilan à ce moment-là pour savoir si je poussais jusqu’à 2028 ou pas” me dit-elle.

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Une fin de carrière brutale

Sandrine Goberville raconte : “avec l’arrivée des événements sportifs de 2024, l’agence nationale du sport met une pression importante sur les fédérations au niveau financier”. Résultat : “si une fédération fait des médailles, elle obtient de l’argent, sinon rien, ce qui oblige les fédérations à faire des choix”. La championne de tir fait les frais de ces restrictions budgétaires : “On m’a dit que j’avais fait mon temps, et qu’avec des résultats moins probants sur les dernières années, il fallait que ça s’arrête”.
Une annonce brutale pour la sportive : J’ai été choquée. Bien sûr, je m’attendais à ce que mes aides soient réduites. La fédération m’a beaucoup soutenue ces dernières années, et je savais qu’avec les nouvelles politiques, j’allais avoir une CIP (Convention d’Insertion Professionnelle) réduite en termes de temps de détachement, mais je ne m’attendais pas à tout perdre ni à sortir brutalement de tout collectif”.
Les sportif·ves de haut niveau avec un contrat de travail peuvent en effet bénéficier d’une convention d’insertion professionnelle. Celle-ci leur donne la possibilité de compenser le temps qu’ils et elles mettent à disposition de leurs fédérations. Elle définit ainsi la manière avec laquelle leur employeur·se aménage leur temps de travail pour qu’ils et elles puissent allier leur carrière professionnelle à leur carrière sportive.

Quand la blessure impose la retraite

De son côté, Dimitri Gomes Tavares est un ancien sportif de haut niveau en judo, un sport qu’il a pratiqué pendant 25 ans. La découverte de ce sport, il la doit à sa maman qui à l’époque, contrainte par ses horaires de travail, ne peut pas être à  l’heure à la sortie de l’école pour récupérer Dimitri. Alors pour l’occuper, une fois la cloche sonnée, elle décide de l’inscrire au judo. Très vite, il constate qu’il ne se “débrouille pas trop mal”, et accroche avec ce sport.
Repéré par le pôle espoir de Marseille, il reçoit chez lui une convocation de leur part. Il intègre alors l’établissement. Entraînement quotidien, niveau plus exigeant : Dimitri comprend que le judo, “ça devient sérieux”. Pour autant, il ne pense pas encore à en faire son métier : “j’aimais faire ce sport, j’aimais pratiquer et puis ça m’évitait de traîner dehors”.
Après le collège, le futur champion refuse pourtant de rentrer en sport étude : “il n’y avait pas de formation qui me plaisait et puis je n’étais pas très assidu en classe”. Il se tourne alors vers le milieu de la cuisine : “mes parents avaient un restaurant alors assez naturellement, je suis rentré dans l’hôtellerie restauration. À ce moment-là, j’ai un peu décroché du judo pour me concentrer sur mon bac pro, j’étais un peu parti pour arrêter”.

Mais parfois, le destin est têtu. “Je me suis rendu compte que la restauration, ce n’était pas fait pour moi. Je me suis alors reconcentré sur le judo et à la fin de l’année, je suis monté en première division” m’explique le judoka. C’est à ce même moment qu’un recruteur le repère et le fait monter sur Paris.
Quelques années plus tard, en 2014, il obtient plusieurs médailles dont celle de Champion de France en Première division. Au cours de  sa carrière, il remportera plusieurs médailles internationales.

En 2018, alors qu’il enchaîne les compétitions et qu’il est en course pour les Jeux Olympiques de Tokyo, il est rattrapé par les limites de son corps. Dimitri Gomes Tavares se blesse, en demi-finale d’un tournoi international, une première pour lui.  
Cette blessure arrive pendant l’action qui le fera gagner : “l’adversaire tombe et mon genou part. Tout de suite, je comprends que c’est grave. Je n’arrive pas à me relever”. Verdict : blessure aux croisés.
Sa première réaction ? “Je me suis remobilisé et je me suis dit que je n’arrêterai pas sur une blessure” m’explique Dimitri. La fin de carrière, il ne veut pas y croire. Alors, il s’investit dans sa rééducation, espérant retrouver rapidement la forme, conscient que pendant un an, il ne pourra pas pratiquer.
À ce moment-là, il pense aussi à sa reconversion. Il reprend ses études et passe son master en gestion patrimoine. Il réalise alors que “cette blessure est un mal pour un bien” et relativise : “la période de doute qui a suivi ma blessure a remis en question mon avenir “ : Dimitri comprend surtout qu’il arrive en fin de carrière.

De retour sur les tapis, le judoka participe aux championnats de France. Mais peu après, la Covid arrive. Plus d'entraînements, un niveau  encore trop faible pour espérer se qualifier aux Jeux Olympiques, Dimitri comprend qu’il n’ira pas à Tokyo. Pas assez motivé à l’idée de s’entraîner encore 3 ans en attendant les prochains Jeux, il met fin à sa carrière sportive : “je ne me voyais pas repartir”.

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Retrouver sa voie

À l’INSEP, pendant ses études, Dimitri Gomes-Tavares avait passé toutes les formations autour du sport : “j’étais formé pour être coach sportif, prof de judo etc. mais je ne me voyais pas en faire mon métier toute ma vie”. Alors qu’il décide d’arrêter le sport à haut niveau, il termine le diplôme de finance commencé pendant sa blessure. Rapidement, il trouve un poste.
Aujourd’hui, il est conseiller en gestion de patrimoine. Il accompagne les sportifs de haut niveau tout au long de leur carrière pour “optimiser leurs placements, leurs projets”. Il fait également partie de l’A6 Sport Academy, une association dont l’ambition est de faciliter l’accès des sportif·ves à des formations pour devenir conseiller financier, immobilier ou en gestion de patrimoine, comme lui.

Pour Sandrine Goberville, qui n’avait jamais cessé de travailler pendant ces années de tirs, le contrat est modifié.  Elle perd son détachement de 50% (convenu dans le cadre de son CIP avec le Conseil départemental de l’Oise) et repasse à un emploi à 100% : “heureusement que j’étais titulaire de mon poste, ça m’a offert la sécurité de l’emploi et assuré de rester au département”.
Mais pour elle, le plus dur se joue sur le plan psychologique : “Humainement, ça a été difficile. J’aurais aimé être prévenue avant de ce qu’il risquait de se passer si je n’avais pas de médaille”.

Perdre son identité

“J’ai complètement perdu mon identité” raconte, émue, Sandrine Goberville. Elle ajoute : “Jusqu’ici, on me collait l’étiquette de Sandrine la sportive de haut niveau et d’un coup on me l’a arrachée. J’avais l’impression d’être plus rien”.

L’ancien champion de judo Dimitri Gomes Tavares prend lui plus de recul sur le sujet. Cette décision, il en était en partie maître : “Je sais que j’étais au bout de ce que je pouvais donner, c’est mon corps qui a dit stop et j’ai su l’écouter”. Aujourd’hui, il dit ne pas avoir de regret et garde le sentiment d’avoir “saisi toutes les chances”.

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Fin de carrière chez les sportifs, ça signifie quoi exactement ? 

À la fin de sa carrière, Sandrine Goberville, perd “son appartenance à l’équipe de France : plus de stage, de compétitions, de suivi…”, mais aussi plus d’aides financières : “indemnités kilométriques, sur le plan médical, préparation physique, mentale, nutrition,  matériel…”
Sandrine Goberville n’avait jamais entendu parler de ces sujets-là à l’école ou lors de son parcours de sportive de haut niveau : “le souci, c’est qu’on ne sait jamais ce qui existe trop en France comme financement pour la reconversion”.

De son côté, Dimitri Gomes-Tavares dit lui, avoir anticipé les choses sur le plan financier :  “dès que j’ai eu mon diplôme, j’ai commencé mon activité professionnelle au moment où mes revenus sportifs s’arrêtaient. Sinon, je n’avais rien anticipé”.

À l’école, “oui, on a été conseillé, mais les formations ne conviennent pas, il y a encore énormément de problématiques concernant l’information sur la reconversion des sportif·ves”.

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Prévenir la retraite

“Ma famille, mes collègues, ma hiérarchie au travail et mes amis m’ont beaucoup aidée” reconnaît l’ancienne championne de tir. “Ce sont mes proches qui m’ont permis de ne pas tomber dans la dépression” explique Sandrine Goberville.

Selon elle, les fédérations ont un rôle majeur à jouer à ce sujet : “ça serait bien qu’au niveau des fédérations, quand on sent qu’un athlète est en fin de carrière, on commence à le préparer et à l’accompagner vers l’après carrière rien que psychologiquement”. Pour elle, parler uniquement de l’aspect financier ne suffit pas : “j’aurais aimé qu’on me donne des contacts, des répertoires vers qui me tourner pour avoir du soutien sur tous les plans”.

Elle insiste également sur le fait que les sportif·ves doivent garder en tête que si le sport est important pour eux, alors oui, il faut s’y consacrer à 200% quand c’est le moment, mais en gardant bien en tête que ça ne sera pas comme ça toute la vie”.

Penser à assurer ses arrières financièrement et professionnellement en sachant bien s’entourer pour gérer au mieux cette transition, c’est aussi un conseil que donne le judoka Dimitri Gomes Tavares : “Il faut le plus tôt possible sensibiliser les sportif·ves sur l’après carrière, car même si on a des projets de carrière, ils ne se réalisent pas toujours et peuvent s’arrêter brutalement”.

Selon lui, la balle est aussi du côté des athlètes : “c’est aussi aux sportif·ves de bien se préparer, de trouver un métier dans lequel elles et ils pourraient se retrouver tout en sachant qu’on retrouvera difficilement les mêmes sensations dans ce métier que dans nos sports”. Mais Dimitri le rappelle, “ce n’est pas pour ça que l’on ne retrouvera pas un métier qui nous donnera envie de nous lever le matin et dans lequel on s’épanouira”.
Il ajoute : “Il faut proposer aux sportifs un travail de compétences par rapport à ce qu’ils aiment, ce qu’ils ont pu acquérir pendant leur carrière”. De son côté, avec A6 Sport Academy, il accompagne les sportifs sur leurs projets pour optimiser au mieux leur situation et leur futur en les sensibilisant notamment aux sujets financiers.

Pratiquer, c'est pour la vie ?

Après toutes ces années d’efforts, d’entrainements, de compétitions, est-ce qu’on garde l’envie de pratiquer son sport à la fin de sa carrière ?
Pour Sandrine Goberville c’est un grand oui : “Je continue à pratiquer déjà parce que c’est une histoire de famille, je veux accompagner ma sœur qui elle ira jusqu’en 2024 et se qualifiera, j’espère”. “Et puis, ce n’est pas parce que je ne suis plus à haut niveau que mon niveau est si mauvais que ça, je prends toujours plaisir à tirer” explique-t-elle. En effet, côté compet’, il est toujours possible pour elle de concourir au niveau national et international même sans faire partie de l’Équipe de France.

Pour Dimitri Gomes Tavares les choses sont un peu différentes : “aujourd’hui, j’ai énormément de travail, ça me prend beaucoup de temps et je prends moins de temps pour aller m’entrainer”. Lui ne ressent pour le moment pas de manque : “après avoir fait ça pendant 10 ans, 2 fois par jour, je crois que j’ai eu ma dose” dit-il en souriant.

La retraite est une étape importante dans la vie d’un·e sportif·ve. Parfois attendue, parfois moins, une chose est sûre, il est important que les athlètes s’y préparent. Penser à demain, il est vrai que ça fait toujours un peu peur, mais croyez-en les athlètes, prévoir, ça apaise aussi !
Côté sport, la retraite sportive, c'est aussi l’occasion de faire une pause, de pratiquer son sport autrement ou bien de découvrir une autre activité.
Comme toujours, le sport, c’est chacun son niveau, son rythme et ses envies, et ce, à toutes les étapes de la vie. 

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Manon

Journaliste & rédactrice sport

Runneuse de coeur, je suis toujours partante pour tester avec vous de nouveaux sports !
Mon objectif ? Vous transmettre mes tips et ma passion pour le sport à travers mes contenus.

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