à vélo vers la liberté

Le vélo, ce n'est pas qu'un cadre, deux roues et un guidon. Eh oui : il est indissociable de l'esprit de liberté, et notamment de celle des femmes...

Cycloféminisme : à vélo vers la liberté
Cyclo-féminisme : à vélo vers la liberté

gabrielle

Journaliste indépendante et chroniqueuse

Gabrielle aime tellement le vélo qu'elle pourrait en faire en dormant. Pour le moment elle se contente de pédaler aussi souvent que possible : l'été sous le soleil, l'hiver dans son Montréal enneigé, en voyage, partout ! Le reste du temps, elle met son chapeau de journaliste pour vulgariser la science et l'urbanisme.

Il fut une époque où l’une des principales inquiétudes des médecins était une maladie nouvelle et fulgurante : le visage de cycliste (« bicycle face »). Affligeant les femmes, la condition était due à l’effort physique requis au sexe faible pour manipuler leur biclou. Les patientes atteintes de ce mal avaient un visage rougi et pâle, de gros cernes sous leurs yeux globuleux et une mâchoire serrée. Horreur ! La solution la plus simple pour prévenir la maladie était de rester tranquille chez soi et d’éviter à tout prix d’enfourcher cet engin de malheur. 

Cette époque, c’est le 19e siècle. Vers 1870, le grand-bi, avec sa roue avant démesurée, fait fureur auprès de la haute société. Dix ans plus tard, la bicyclette de sécurité aux deux roues de taille égale, s’empare des routes et des cœurs. C’est la folie du vélo ! C’est aussi la naissance d’un mouvement qui a changé le monde et dont l’impact se mesure encore aujourd’hui : le cyclo-féminisme.

Cyclo-féminisme : à vélo vers la liberté

Deux roues, un avenir*

Les militantes pour les droits des femmes ont rapidement compris l’utilité de la bicyclette. On les a vues partir se balader dans les campagnes pour distribuer leurs pamphlets. Enfourcher leur bécane et se promener dans l’espace public, sans qu’aucun homme n’ait quoi que ce soit à y dire. Bien sûr, cette liberté n’a pas plu à tout le monde, d’où l’invention de maladies horribles comme le visage de cycliste. On prétendait que le vélo ferait perdre sa virginité (quoi ?) ou les rendre infertiles, et on s’inquiétait du fait que les jeunes femmes allaient rejeter les conseils de leurs aînés au profit de mœurs dissolues. Ah, les jeunes !

*Inspiré du livre Deux roues, un avenir par la militante cyclo-féministe québécoise Claire Morissette.

La popularité du vélo vient aussi jouer dans les gardes robes des femmes. Quoi de pire que de rouler engoncée dans un corset serré et enfouie sous les épaisseurs de jupe. Une fois accro au deux-roues, les femmes se sont tourné vers une pièce de vêtement leur donnant l’aisance nécessaire pour avaler les kilomètres : le bloomer. Sorte de pantalon bouffant qui se portait originalement sous la jupe, celles qui étaient vues en public ainsi vêtues étaient perçues comme des femmes légères qu’on regardait de haut. Pourtant, elles avaient bien raison : le pantalon est aujourd’hui un vêtement unisexe. Un beau pied de nez aux snobs.

La bicyclette est ainsi devenue un symbole de celles qui luttaient pour l’obtention du droit de vote pour les femmes. Un exemple frappant : lors d’une manifestation s’opposant à l’entrée des femmes à l’université Cambridge en 1897, des hommes pendent une poupée de femme à vélo, pour signifier qu’ils ne plieront pas face aux demandes déraisonnables de ces féministes. La manifestation devient une émeute. Le premier diplôme féminin est finalement accordé en 1948, à la Reine mère d’Angleterre.

Cyclo-féminisme : à vélo vers la liberté

Une lutte à finir

Plus de cent ans plus tard, le vote est acquis, le pantalon est bien entré dans les mœurs et il n’est plus étrange de voir une femme à vélo. Le travail est terminé, alors, non ? Pas tout à fait.
Pour la présidente du club Donnons des elles au vélo Claire Floret, il reste encore bien du pain sur la planche. « Ce qu’on ne voit pas existe pas » remarque-t-elle au bout du fil. C’est que les femmes sont encore largement absentes dans le monde cycliste. Un exemple marquant, le Tour de France, qui est demeuré résolument masculin depuis ses débuts, sauf pendant un court moment dans les années 1980. Pourtant, les femmes excellent à ce type de sport, contrairement à ce que pouvaient croire les médecins du 19e siècle.

Les choses sont sur le point de bouger et il sera enfin possible de regarder des cyclistes féminines se battre sur les cols de l’Hexagone en 2022, juste après l’épreuve masculine. « On peut s’attendre à une course moins télécommandée, avec plus d’aléas » prédit Claire Floret, pleine d’enthousiasme. Pour elle, le Tour de France Femmes permettra de créer des vocations et de remplir les clubs cyclistes à tous les niveaux de femmes qui verront enfin que le sport les concernent, elles aussi.

quand les femmes servent de baromètre

Car encore aujourd’hui il y a de quoi vouloir plus de femmes sur deux roues, ne serait-ce que pour se déplacer. On connaît les avantages de la petite reine pour la santé, pour l’environnement, pour le porte-monnaie… mais on sait moins que les femmes servent de baromètre pour mesurer à quel point les infrastructures cyclables d’une ville sont bien conçues. Malgré toutes les avancées, ce sont encore elles qui doivent chercher le petit à l’école, faire les courses, aller s’occuper des grands-parents, bref faire mille et un détours en transportant parfois diverses charges.

Une étude du CNRS de 2020 montrait par exemple que seulement 38% des cyclistes de Bordeaux sont des femmes. « L’enquête enregistre un décrochage de la pratique cycliste chez les femmes à chaque naissance d’un nouvel enfant » lit-on dans l’étude. On y découvre aussi que « la question de la présentation de soi au travail lorsque jupes, tailleurs, talons, coiffure, maquillage font implicitement partie d’une « tenue professionnelle », peu compatibles avec la pratique du vélo. » Finalement, les bloomers ont peut-être encore de belles années devant eux.

le monde cycliste a encore beaucoup à faire 

À l’aube de la pandémie, en mars 2019, le collectif parisien Les Turn-ovaires organisait un festival d’une semaine sur le thème du cyclo-féminisme. Au menu, des soirées de réparation de vélo en mixité choisie, un bingo des remarques sexistes entendues en atelier et un débat sur la question du cyclo-féminisme, entre autres. « Les ateliers communautaires sont des lieux porteurs de stéréotypes sexistes » explique l’une des membres du collectif, qui s’identifie sous le prénom collectif Camille.

Les outils, la mécanique, le cambouis : tout ça est encore genré au masculin. On en voit le reflet dans les statistiques produites par L’Heureux cyclage, un réseau rassemblant les ateliers participatifs à travers la France. Dans un rapport publié en 2019, on apprend que le pourcentage de femmes fréquentant ces endroits « varie entre 5% et 65% avec une médiane à 37% ».

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