Entretien avec Andreea Navrotescu, grand maître international féminin aux échecs 

« Les échecs, un sport ? Laissez-moi rire », et si vous vous trompiez quant à cette discipline rigoureuse ? Au-delà de la stratégie, les échecs requièrent une véritable préparation physique pour tenir au fil des parties et tournois. 

Andreea Navrotescu, grand maître international féminin aux échecs

Si les échecs rentrent dans la catégorie des sports dits "de l'esprit", ceux-ci requièrent une excellente condition physique pour pouvoir être pratiqués à haut niveau. Entretien avec Andreea Navrotescu, 25 ans, officiellement grand maître international féminin depuis le mois d’avril dernier.

Andreea Navrotescu en quelques mots

Qui est-elle ?
Andreea Navrotescu, 25 ans, est joueuse d’échecs professionnelle depuis 2018, soit à la fin de sa licence bilingue culture anglaise et espagnole. Elle commence à jouer à l’âge de cinq ans, initiée par son père, maître international d’échecs. En avril dernier au tournoi de Belgrade, elle réalise sa troisième performance internationale et remporte avec celle-ci le titre de grand maître international féminin*.

Son palmarès
2008, 2010, 2012, 2013, 2014 et 2015 : elle remporte le titre de championne de France d’échecs des jeunes
2012 : médaille de bronze au championnat d’Europe, catégorie moins de seize ans
2016 : médaille d’argent au cinquième échiquier de l’olympiade d’échecs de Bakou
2019 : troisième aux championnats de France individuel
2022 : première place au Women’s Day de Belgrade (Serbie), sa troisième performance internationale qui lui vaut le titre de grand maître international féminin

*Pour obtenir ce titre, il faut réaliser trois performances internationales à 2400 Elo -le classement international des échecs- et ce, face à des joueurs de ce même titre.

Andreea Navrotescu, grand maître international féminin aux échecs

Les échecs, c’est un sport selon toi ? 

C’est un sport, oui, mais c’est aussi un jeu. Ça dépend de la vision de chacun·e, mais aux yeux de la loi, les échecs ont la délégation en tant que sport depuis mars dernier, et par le Ministère des Sports depuis 2005.

En termes de préparation mentale et physique, as-tu une routine ? 

Depuis quelques mois, je prends ma préparation physique très au sérieux. Les parties peuvent durer de quatre à cinq heures chacune, et ça demande un niveau d’endurance très haut pour tenir jusqu’au bout. Il faut une concentration à toute épreuve, ne rien lâcher et ce, durant des heures. L’endurance aide à atteindre ça. Depuis trois, quatre mois, je fais du cardio quatre à cinq fois par semaine à la salle -du vélo elliptique pendant 45 minutes, pour être plus précise-, et j’ai pu noter que grâce à ça, mes résultats et ma capacité de concentration se sont améliorés.

Pourtant, alors que les accessoires -sportifs, entre autres- sont primordiaux pour la pratique des échecs de haut niveau, la faible visibilité de la discipline nous vaut peu de sponsors… Donc parfois, c’est compliqué de financer ces équipements. Je pense qu’il faudrait nous associer aux campagnes de marketing des marques de luxe qui jouent de l’univers des échecs dans leurs publicités. Pourquoi ne pas envisager d’intégrer des joueur·euses professionnel·les dans ces campagnes ?

L’alimentation entre-t-elle en compte dans ta préparation ?

Il n’y a pas assez d’études sur le lien entre nutrition et performances cérébrales, mais d’après ce que j’ai lu de mon côté, c’est important de ne pas manger de sucres rapides avant la partie, sinon tu atteins rapidement ton pic glycémique avant qu’il ne retombe, la fatigue en plus.

Le plus dur dans un tournoi, selon toi ? 

Physiquement, c’est la préparation juste avant la partie. On a ce que l’on appelle des bases de données et avec celles-ci, on va tenter d’anticiper le jeu de notre adversaire. Si l’on y ajoute la durée de la partie, on peut être physiquement mis à rude épreuve. Au cours de la partie, on a le droit de se lever et de prendre l’air, mais les parties sont souvent à l’heure de la digestion et du repas. Malgré ça, tu dois rester alerte en permanence, sans aucun moment de relâchement. Une erreur, et la partie est perdue !

Cet été, entre les tournois, je n’ai passé que deux semaines à la maison. Je suis encore jeune et je supporte bien les voyages, donc je pars en tournoi toutes les deux semaines au minimum. Les tournois sont généralement étalés sur une semaine, et les organisateur·ices compressent les parties au maximum pour éviter aux participant·es de devoir prendre trop de congés, ce qui fait que tu peux parfois avoir deux parties par jour.

Tu vis professionnellement des échecs ? 

Je ne peux pas dire que je gagne bien ma vie, mais je vis effectivement professionnellement des échecs, oui. La liberté de faire ce que l’on aime, ça n’a pas de prix, et je ne suis pas très dépensière ! Par inertie ou par défaut, j’ai juste décidé de me consacrer entièrement aux échecs. Je ne dois pas tous les jours me faire violence pour être la meilleure version de moi-même au boulot. J’aime gagner, voyager, et être libre, donc ce style de vie me convient parfaitement pour le moment.

Être une femme dans le monde des échecs professionnels, comment ça se passe ? 

C’est un sujet délicat, puisque la proportion de femmes dans ce milieu est de 20% en France, et de 10% dans le monde, ce qui fait de nous une minorité. Déjà, disons que ça ne commence pas très bien ! Malgré tout, on peut noter une approche avant-gardiste dans le monde des échecs. Pour encourager les jeunes filles, il existe des tournois et titres 100% féminins pour pousser la création de role-models chez les jeunes filles. On vise à terme la mixité totale, mais pour l’instant, nous n’avons pas les proportions suffisantes pour y parvenir.

Dans un monde où on ne te regarde pas pour tes coups mais pour ton apparence, on essaye de se serrer les coudes, même lorsque l’on est en permanence mises en rivalité.

Ton plus grand moment de joie dans les échecs ? 

C’était en 2017, quand j’ai eu ma première performance de grand maître féminin. Je m’en rappelle très bien, parce que je ne m’en pensais pas capable ! À la dernière partie du tournoi, je jouais contre un grand maître bien mieux placé que moi, je devais lui tenir tête et faire au moins match nul. J’y suis allée, et à la fin, j’ai réalisé que ça y est, je l’avais fait, et j’ai pleuré de joie. À aucun moment je ne me croyais capable d’accomplir un tel exploit. Ça nous apprend une leçon de vie : on ne sait pas à quel point on est fort·e jusqu’à ce qu’on réalise l’ampleur de notre force.

Comment faire pour devenir bon dans les échecs ? 

Il faut s’armer de patience, déjà, et comprendre que certaines personnes passent toute une vie à essayer de maîtriser ce jeu. Donc forcément, c’est pas un truc qu’on apprend en deux semaines ! Je pense qu’on devient bon en prenant tout simplement du plaisir à pratiquer, que ce soit dans un cadre d'entraînement pour se perfectionner, ou autour d’un verre avec des copains. Toute la beauté des échecs, c’est qu’au moment où on croit comprendre ce jeu, on se rend compte qu’en fait, on y comprend rien !

Andreea Navrotescu, grand maître international féminin aux échecs

Un petit mot pour celles et ceux qui souhaitent se lancer dans les échecs ? 

On a cette image de sport inaccessible et élitiste, mais je pense que c’est un préjugé erroné. On peut y prendre plaisir, peu importe le niveau. Ne vous découragez pas, ne vous dites pas que ce n’est pas pour vous, on ne sait jamais, une passion peut s’éveiller !

Andreea Navrotescu, grand maître international féminin aux échecs

VAL LEROY

Journaliste - rédactrice web

Journaliste société, passionnée de réseaux sociaux (la Twitter fever, tu connais) et de sport. À mes heures perdues, on me retrouve sur une barre de pole dance ou sous la barre de hip thrust, ça dépend des jours.