(Se) reconstruire : quand les valeurs du terrain entrent en jeu

Quand, pour combattre les violences, des associations développent des actions de sensibilisation et accompagnent les victimes dans leur reconstruction

(Se) reconstruire : quand les valeurs du terrain entrent en jeu

Quand il parle ou fait parler un membre de son association pour sensibiliser aux violences sexuelles, Sébastien Boueilh est catégorique : pas une fois depuis qu'il s'est lancé, il n'y a pas eu de victime dans l'auditoire. Quand il parle, le rugbyman déroule toujours son témoignage personnel. Il a fondé l'association « Colosse aux pieds d'argile » au lendemain des trois jours du procès de son agresseur, condamné en 2013 à dix ans de prison, pour agression sexuelle sur mineurs, dont le jeune Sébastien et un de ses copains d'enfance. Au lendemain de la décision judiciaire, le sportif landais se replie sur ses terres natales pour retrouver les terrains et renouer avec son sport. De là, il mûrit une idée pour sensibiliser les plus jeunes, victimes de violences et d'abus et sillonnant les terrains, comme lui.

Colosse aux pieds d’argile : une association pour écouter et accompagner

Créer un espace d'écoute pour faire comprendre aux plus jeunes que leur corps leur appartient, et qu'il est nécessaire, sinon primordial, d'identifier une personne de confiance au sein de leur club, pour partager le secret qui les empoisonne. On parle d'enfants victimes de violences intrafamiliales, mais aussi au sein-même de certaines structures sportives, du fait d'adultes encadrants, mais aussi d'autres mineurs, engagés dans des actes de bizutage... à une période où la libération de la parole ne faisait pas encore les gros titres.

« Il y avait un vide. À l'époque, depuis mon Sud-Ouest, je ne voyais pas grand-chose de concret sur le terrain, confie-t-il. Quand j'ai commencé à me déplacer au nom de l'association, j'ai vite vu que j'avais mis le doigt sur un sujet tabou. On m'accueillait, puis on remisait le sujet sous le tapis : c'est bien ce que tu fais, mais tu peux aller voir ailleurs. Des problèmes, il n'y en a pas chez nous ». Mais lui n'est pas là pour faire mener une chasse aux sorcières, la priorité est d'aider les victimes.

Ancien commercial, Sébastien Boueilh tape aux portes des clubs, des mairies et des fédérations pour défendre son action. Celle de rugby est la première à s'engager. Pratiquement toutes sont sensibilisées aujourd'hui ou ont directement conventionné sur la durée avec l'association. La médiatisation de son affaire et du combat du sportif conduisent celui-ci à professionnaliser son action trois ans plus tard. Aujourd'hui, Colosse aux pieds d'argile compte près de 25 salariés et un représentant dans chacune des treize régions de France. L'association a également constitué un pôle d'accompagnement des victimes, avec psychologues et juristes. La priorité : l'accompagnement des jeunes sportifs dans les clubs, des élèves en milieu scolaire...

Des clés pour libérer la parole

L'association a une méthode pour chacun. « En premier lieu, nous menons auprès des mineurs une sensibilisation assez générale pour éviter qu'ils ne se mettent en danger » esquisse l'ancien joueur de Pro D2. 
« Tous nos intervenants sont formés à l'accueil de la parole de la victime. À partir du moment où l'on nous confie un témoignage, notre pôle d'accompagnement entre en jeu » exprime S. Boueilh. Les victimes collatérales sont également accompagnées, de surcroît quand ce sont des parents, démunis face à des détresses sourdes, « dans des cercles familiaux où il y a aussi beaucoup de pudeur ». A leur endroit, l'association a édité un guide, réalisé avec l’aide de Marie-Claude Darrigade, psychologue-victimologue, et distribué après chaque intervention « pour les outiller et ouvrir le débat en famille ». 

Mais il est avant tout conçu pour les enfants auxquels il donne des clés pour mieux se prémunir contre les abus et agressions. Adapté à la fois pour les enfants de 5 à 10 ans et de 10 à 15 ans, il propose des quiz et distille des conseils.

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L’utilisation du numérique, un autre défi

Les encadrants sont également formés pour apprendre à déceler le mal-être chez un jeune, à accueillir la parole d'une victime ou à éviter telle ou telle situation, pour lever toute ambiguïté. Ceux-ci se voient parfois contraints de gommer de vieilles habitudes. L'association demande, par exemple, d'oublier la bise, de privilégier les checks et de prendre l'habitude de transporter les enfants entre deux entraînements, à l'arrière du véhicule. 

« Cela peut d'abord surprendre, faire grincer des dents certains bénévoles, mais on vient vite nous taper sur l'épaule ensuite : ils comprennent que nous les protégeons aussi ». En 2021, l'association a dispensé 1 100 interventions et sensibilisé 38 000 personnes à son action. Quasiment le double est visé en 2022 avec le renforcement de l'équipe. Des interventions volontaires, la plupart du temps, à la demande des clubs. À ceux qui contractualisent avec elle, l'association engage à faire respecter une charte qui a évolué au fil du temps et, notamment, au gré des nouveaux usages du numérique. Sébastien Boueilh : « Nous demandons par exemple que les téléphones portables soient bannis des vestiaires et qu'un seul encadrant soit en possession des appareils ».

Une prise de conscience du milieu au plus haut niveau 

Face à la libération de la parole et à la déferlante des témoignages, « Colosse aux pieds d'argiles » s'affirme aujourd'hui soulagée de bénéficier du soutien du Ministère des Sports, pour mener au mieux son travail. 
« Depuis la prise de fonction de Roxana Maracineanu, tout a changé » affirme S. Boueilh. À notamment été mis en place par décret le contrôle de l'honorabilité des encadrants dans les clubs, pour protéger les licenciés mineurs. Mais le témoignage de la patineuse Sara Abitbol et la libération de la parole survenue fin 2019 a avant tout conduit le Ministère à installer une cellule d'écoute pour faire remonter des signalements de violences et d'agressions dans le sport. « Il y a eu une prise de conscience du milieu au plus haut niveau » confirme Laurent Boyet, président et fondateur de l'association « Les Papillons » qui accueille la parole et épaule les victimes de violences infantiles.

Le concernant, une rencontre avec Alain Bernard a été déterminante pour permettre à l'association d'agir dans les clubs de sport. Le nageur français a fait l'intermédiaire avec le Ministère pour convaincre du bien fondé de ses actions. « Les Papillons » a ensuite été désignée lauréate d'un appel à manifestation d'intérêt, destiné à renforcer les moyens consacrés à la prévention des violences et des discriminations, et reconventionnée depuis avec le gouvernement.

Une action complémentaire entre les différents acteurs du milieu sportif

L'association, présente dans la plupart des départements, déploie des boîtes aux lettres dans les structures sportives municipales, les CREPS et les clubs privés qui en font la demande, pour encourager les victimes à coucher leurs souffrances par écrit. Pour gagner en efficacité, « Les Papillons » s'accorde, la plupart du temps, directement avec les mairies. 

« Nous demandons aux collectivités d'identifier des personnes ressources que nous formons à la détection des signaux de maltraitance et au recueil de la parole » indique l'association. Les enfants sont sensibilisés dans les clubs, pendant les entraînements. Les courriers relevés dans les jours et semaines qui suivent sont alors transmis aux bénévoles des « Papillons », tous professionnels de l'enfance, qui assurent ensuite leur prise en charge. Via son pôle d'assistance psychologique, l'association met sept psychologues à disposition des familles.

Le pôle d'assistance juridique, composé d'autant d'avocats, peut ensuite intervenir en relais. Ces derniers temps, « on a installé énormément de boîtes à lettres dans le milieu sportif. Nous couvrons actuellement entre 400 et 500 clubs en France et notre volonté est évidemment d'essaimer le plus possible » ne cache pas L. Boyet qui indique vouloir très vite passer à la vitesse supérieure, après en avoir été empêché après deux ans de pandémie... et atteindre le plus possible les premier•es concerné•es. Il insiste aussi sur la pertinence d'agir en complémentarité avec l'ensemble du milieu associatif, pour décupler les effets sur les consciences et offrir un relais permanent lorsque la victime ressent le besoin de parler.

Le sport pour réparer

Or, dans l'adversité, le sport et ce qu'il représente ne restent jamais bien loin. « C'est notre ADN. Nous combattons les violences par les valeurs du sport et celles-ci sont transposables à tous » signale « Colosse aux pieds d'argile ». « Le sport peut aussi réparer » résume bien Sébastien Boueilh. Celui qui s'est servi du rugby pour évacuer haine, détresse et frustration veut montrer la voie pour aider d'autres victimes à faire de même. 
« Le rugby, c'est ce qui m'a permis de passer des paliers pour aller jusqu'en Équipe de France amateure et jouer en Pro D2 » témoigne-t-il aujourd'hui. C'est même une clé pour la reconstruction et un levier pour libérer la parole des victimes de violences. Une vision partagée par Laurent Boyet et Les Papillons qui ont signé un partenariat avec l'association « Active ton potentiel par l'escrime », qui utilise le fleuret pour permettre aux victimes de décharger leurs émotions. « Il n'y a pas de logique de compétition. C'est un sport qui demande une vraie prise sur soi. Même pour des enfants victimes qui ne pratiquent pas ce sport, il y a une vraie méthode pour les guider ».

 « C'est notre ADN. Nous combattons les violences par les valeurs du sport et celles-ci sont transposables à tous »

“Retrouver toutes leurs sensations et la maîtrise de leur corps”

Une méthode qui vise à harmoniser le corps et l'esprit des épéistes volontaires, pour se décharger et se reconstituer en tant qu'individu. C'est le biais défendu par Fight For Dignity, association fondée par la triple championne du monde de karaté, Laurence Fisher... née à la faveur d'une rencontre avec Denis Mukwege, Prix Nobel de la paix 2018, qui a consacré sa vie à soigner les femmes victimes de viols en République démocratique du Congo.
« C'est l'un des premiers à avoir développé des structures dans lesquelles une femme peut trouver dans un même lieu un accompagnement global dans son parcours de soin » explique Sabine Salmon, directrice générale de la structure, « mais rien n'était alors fait pour travailler le corps, le réparer et reconnecter le corps et l'esprit »

Laurence Fisher voit, à travers sa discipline sportive, la possibilité d'aligner à nouveau corps et âmes blessés. L'association voit le jour en 2018, d'abord en RDC, puis en France, où des cours de karaté se tiennent chaque semaine autour de femmes de tous âges ayant subi des violences. « Ce ne sont pas des séances de self-defense » insiste S. Salmon. « Le karaté est un outil pour que les victimes parviennent à retrouver toutes leurs sensations et la maîtrise de leur corps. C'est très adapté : beaucoup n'ont jamais fait de sport. C'est aussi une manière de s'autoriser la pratique ».

La directrice de Fight For Dignity parle d'ailleurs plus volontairement de patientes. Depuis 2018, les premières concernées sont suivies à la Maison des Femmes de Saint-Denis. Elles sont désormais à l'hôpital Pitié Salpêtrière à Paris, à l'institut Woman Safe de Saint-Germain-en-Laye et à la Maison de Soie de Brive-la-Gaillarde... en plus du Congo. Ces prochains mois, l'association projette d'ouvrir un lieu de pratique à l'hôpital Bichat à Paris, au CHU de Tours et à la Maison des Femmes de Marseille. « Ces femmes nous sont orientées directement par des médecins. L'atelier est véritablement inséré dans leur parcours de soin. Le sport agit comme un médicament ».
L'association travaille d'ailleurs depuis la première heure avec le département recherche de l'Université de Strasbourg, pour prouver que le sport est un véritable outil thérapeutique capable d'aider à la reconstruction des victimes de violences. Les fruits de ces recherches sont attendus fin 2022. « Ce sera une véritable avancée pour nous » plaide S. Salmon. « Le fait de pouvoir le démontrer de manière scientifique permettra de rendre cette approche de la reconstruction par le sport beaucoup plus crédible. Notre objectif est véritablement d'aller vers un sport prescriptible sur ordonnance, comme il est aujourd'hui utilisé au bénéfice de personnes atteintes de cancers ou d'obésité ».

Une méthode de guérison par le sport

L'autre enjeu est de pouvoir s'adapter à d'autres sports et pas seulement au karaté ou à l'escrime. Fight For Dignity a d'ailleurs mis en place rapidement des ateliers football au Congo, où les bénéficiaires de l'association peuvent pratiquer en équipe. Et des initiatives hexagonales existent dans l'équitation ou la voile, du fait d'autres organisations. Cette méthode de guérison par le sport a un autre intérêt. « Certaines, éloignées du sport, se redécouvrent par la pratique. Cela crée une envie. Un autre de nos challenges, que nous menons avec la Fédération Française de Karaté, est de permettre à celles que nous aidons de continuer le sport dans les clubs ». Des clubs que l'association a également investis tout récemment pour sensibiliser le monde sportif avec une campagne au nom éloquent : ensemble, combattons le silence. D'autres partenaires du milieu sont venus leur prêter main forte, comme… « Colosses aux pieds d'argile ». Prochain objectif : les JO d'été de Paris 2024, vus comme un beau moyen de mettre l'accent sur le sujet « Nous voulons montrer, à cette occasion, que le monde du sport est résilient, en espérant pouvoir sensibiliser au maximum les jeunes, avec leurs familles, pendant la période olympique », mais « de façon ludique » insiste S. Boueilh. Pour occuper tous les terrains le plus efficacement possible et faire bouger les choses.

 L'enjeu handisport

Qu'en est-il de la prévention contre les violences dans les clubs et fédérations handisport ?

« Alexis Hanquinquant (triathlète médaillé d'or aux jeux paralympiques) est un de nos parrains. C'est un signal primordial pour démontrer que notre dispositif est complètement inclusif ; nous voulons vraiment qu'il le soit. C'est sûrement un sujet pour lequel nous devons davantage aller au contact des clubs ces prochains mois » reconnaît Laurent Boyet, de l'association « Les Papillons ». Le chantier est aussi majeur, pour les « Colosse ».

« Tous les salariés de l'association vont être formés à intervenir, notamment en sports adaptés, avec des pratiquant•es souffrant d'un handicap mental » garantit pour sa part l'association. Colosse a déjà œuvré en tant que cellule d'écoute, lors des J.O paralympiques, pour le compte du Comité Paralympique et Sportif Français (CPSF). Elle travaille actuellement à faire évaluer son approche et sa charte aux côtés du CPSF et de la Fédération Française des Sports Adaptés. Les premières interventions dans les clubs concernés pourraient avoir lieu dès la rentrée scolaire 2022.

(Se) reconstruire : quand les valeurs du terrain entrent en jeu

Comment agir en tant que parent pour accompagner mon enfant ?

Détection des signaux, accompagnement, prévention… Le site Colosse aux pieds d’argile propose une section pour permettre aux parents d’accompagner leurs enfants, et aux adultes de trouver de l’aide.
- entendre et écouter un enfant qui se confie (et vous considère donc comme une personne de confiance),
- identifier les changements de comportement, laisser la possibilité de parler,
- maitriser ses émotions pour maintenir un climat de confiance,
- féliciter l’enfant qui se confie, le remercier pour sa confiance,
- privilégier les questions ouvertes,
- rassurer l’enfant : il n’est pas coupable, n’a pas à avoir honte,
- agir sans prévenir l’agresseur des dires de l’enfant.

Des conseils similaires peuvent s’appliquer face à un adulte qui se confierait à vous.

L’association Colosse aux pieds d’argile vous propose aussi des conseils juste ici.